The sleeping green, quand la mémoire affleure des champs de bataille

 

Lumineux et désertiques, ces paysages ouvrent des abîmes de questionnements. La terre enfouit-elle une mémoire au plus profond de ses entrailles ? La photographe canadienne Dianne Boss a arpenté la zone frontalière entre la France et la Belgique et sondé les champs de batailles du front Ouest, saignés par des réseaux de tranchée lors de la Première Guerre Mondiale. Elle est passée là où le fil des saisons suture peu à peu les traces de cicatrices à peine refermées.

Présentés dans des cadres noirs à la façon de faire-parts de deuil, ses grands formats carrés embrassent des espaces désolés où le souvenir affleure par rafales sporadiques. Un halo créé une déflagration dans l’image, la brume s’opacifie par moment et brouille la vue, des appels d’air semblent perforer le ciel, des constellations d’étoiles se présentent comme des échappatoires entre flash et trou noir… Sillonné de tranchées, le paysage est criblé de symboles. En ligne de mire : un champ éphémère de coquelicots rouge sang ou un fantomatique troupeau de moutons sacrificiels.

Exploitant les techniques argentiques, la photographe greffe à ses tirages des éléments issus de ce terrain mortifère. Ils se révèlent par surimpression lors du développement telle cette poignée de fleurs fraîches jetée par dessus un cratère. Ça et là, des herbes coupées créent des effets de transparence, ouvrant des profondeurs insoupçonnées. La beauté éthérée détonne sur fond de mémoire de plomb.

The sleeping green. Un no-man’s land cent ans après – Exposition de photographies de Dianne Bos / Centre Culturel Canadien – Jusqu’au 8 septembre

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Les écrans d’Angela Grauerhoz, écrins de notre mémoire collective

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L’écran du viseur d’Angela Grauerholz recueille comme une matière précieuse les atmosphères déroutantes de lieux désertés. Les grands formats floutés nous conduisent vers des impressions de déjà-vu. Ces espaces vacants pourraient parfois être confondus avec les décors colorés d’un cinéma à la Jacques Demy, ou des intérieurs à la Matisse, fusionnant des motifs hauts en couleur. Ici, on croit reconnaître l’ambiance de la demeure autrefois habitée par Victor Hugo, Place des Vosges. Là, on pourrait attribuer ce tableau mettant en scène un pied dénudé fuselé à Fragonard… Subtilement, le cadrage produit des décalages dans les perceptions et nous égare parfois.

Si l’accrochage semble aléatoire au premier coup d’œil, ces souvenirs diffus que l’on s’approprie se raccordent mentalement. Le monochrome vermillon reflété dans un miroir impartial répond au bleu électrique diffusé derrière un rideau de scène clos. Le papier peint suranné et son rideau fleuri assorti émergent d’un autre âge, tandis que la tapisserie vieillotte d’un fauteuil se fond dans les décors nostalgiques de nos souvenirs. Les volutes des boiseries anciennes, les drapés des étoffes lourdes ou d’autres détails sont le sujet de ces clichés énigmatiques. Une incitation à prendre conscience de l’âme des lieux que l’on traverse. Une partie des photographies présentées documente des ouvrages rescapés d’un incendie, comme un travail de mémoire.

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A dessein, l’accrochage construit des mises en abîme et enchâsse nos sensations. Une cage d’escalier rétro-éclairée renvoie à la volée de marche qui mène au premier étage de l’hôtel particulier. Sur une image, la présence fugitive dans un salon d’apparat renvoie à notre propre présence en ces lieux.

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Écrins Écrans – exposition de photographie d’Angela Grauerholz / Centre Culturel Canadien – Entrée libre jusqu’au 24 mars.

L’exposition est organisée en partenariat avec la Galerie Françoise Paviot et avec le soutien du Scotiabank Photography Award.

Les illuminations d’Aude Moreau dans la nuit politique

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C’est beau une ville la nuit… Aude Moreau scénographie les scintillements nocturnes sous un angle esthétique, mais surtout critique par des interventions à grande échelle. Sur les trames urbaines luminescentes, elle superpose des mots lourds de sens qui s‘affichent en lettres pixellisées sur les vitres rétro-éclairées des buildings.

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A Toronto, les tours de Mies Van Der Rhodes, symboles de la modernité, affichent sur leurs 4 faces le message LESS IS MORE OR… , comme une remise en cause de la croissance effrénée. A Montréal, la Tour de la Bourse est marquée par l’injonction SORTIR, tandis qu’un travelling tournoyant décrit une boucle sans fin et incite à prendre de la hauteur de vue. A Hollywood, un plan séquence défile en zoom arrière pour mettre en abîme les tours jumelles du National Plaza, qui amorcent le générique de fin par les mots THE END. Des visions apocalyptiques et grandioses !

La Nuit Politique – exposition d’Aude Moreau / au Centre Culturel Canadien de Paris – jusqu’au 13 janvier

Dépaysé – Serge Clément / Centre culturel canadien

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Dépaysé. En tous lieux, Canada ou France, les prises de vue de Serge Clément brouillent tous nos repères. Chaque image installe une trame narrative sur le réel, une grille de lecture qui cultive le double-sens et les vues d’esprit.

Des illusions ? Plutôt des rapprochements fulgurants saisis par l’objectif. Un reflet dans une vitre interfère avec le deuxième plan qui devient adjacent. Une succession de stèles lumineuses s’élèvent alors dans la ville. Un rideau théâtralise un bâtiment qui prend alors une allure coloniale. Des écrans de fumées ou de brume dissolvent les effets de perspective, et favorisent différents modes d’apparition. Les murs révèlent des griffures et enregistrent les ombres portées de grillages ou d’entrelacs de branchages, en redessinant un véritable carcan.

Le plan d’une table ronde à la Matisse bascule en avant, tandis que les cadres des fenêtres de la pièce se réorganisent autour d’une chaise. Ce rythme pictural est le vrai sujet du cliché. Un détail insignifiant devient le pivot de l’image et dévoile ses différentes strates. Derrière un verre ruisselant de condensation, des roses virent au motif abstrait et se recomposent en rosace

En noir et blanc, aplats denses ou clair-obscur habité, une cinquantaine de clichés jamais exposés se livrent à notre perspicacité. Il faut parfois plusieurs passages devant une image complexe pour appréhender son écriture. Un jeu de pistes passionnant dans un monde parallèle.

Dépaysé – Exposition de photographies de Serge Clément / Centre Culturel Canadien – Jusqu’au 23 janvier

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