Sur le territoire du Street Art

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Chut ! Rendez-vous place Stravinsky à quelques pas du mural monumental de Jeff Aerosol. MonBeauParis m’a conviée à venir débusquer la culture Street Art dans le Marais. Le tour est mené par Marine, une guide passionnée qui a l’oeil pour repérer et le décoder cet art urbain. Marine semble avoir ses entrées dans la très confidentielle communauté du Street Art… Mais chut !

Passée par l’Ecole du Louvre, notre guide commence par contextualiser les graffitis dans leur histoire. Des premières traces retrouvées sur le site de Pompéï, jusqu’au phénomène urbain qui émerge  en tant que courant artistique dans les années 60. Jeff Aerosol fait partie avec Blek le Rat des figures tutélaires reconnues du mouvement. Son mural est une commande passée par la ville de Paris et s’oppose aux tags marqueurs de territoire.

C’est en suivant les artistes du Street Art sur leur terrain de jeux que l’on va découvrir leurs pratiques et leurs rituels. Savez-vous pourquoi ce Mickey est collé au dessus d’une hauteur de 4m50 ? Pas seulement pour éviter qu’il soit volé, en tant qu’œuvre identifiable et cotée, mais aussi pour prolonger sa durée de vie. L’espace public susceptible d’être nettoyé par les karchers de la ville s’arrête à cette hauteur-limite.

Le parcours prend un tour d’initiés avec Marine. Sur les marches d’escalier devant l’église Saint-Merry, elle désigne les traces écaillées de lèvres rouges vifs peinte par Zag & Sia, puis montre sur sa tablette une photo de l’œuvre à l’origine, faisant défiler le travail de l’artiste… Magie de la réalité augmentée alliée à la mémoire vivante du terrain.

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Toutes les techniques sont permises : le collage de mosaïques d’Invader, les moulages en résine de Gregos, le pochoir ou le marouflage des nappes de papier de Konny. Tous les supports se prêtent aux jeu : le boitier électrique décoré par Monsieur et Madame Pluplu, le panneau de signalisation détourné par Clet Abraham, les poteaux coiffés par le Gang des Potelets. Le rideau de fer du BHV est le support d’une fresque de Monsieur Chat, une commande à un artiste reconnu, mais qui s’avère être en procès avec la RATP. Notre guide pointe l’ambiguïté du statut du Street Art.

Ces signes appliqués aux murs ouvrent les profondeurs du sens. Rue Aubriot, on marque un temps d’arrêt devant les mini-portraits furtivement installés sur des gouttières par Softtwix. Ce fragile hommage à la beauté féminine altérée a été exposé à l’Eglise Saint-Merry, nous confie Marine, photo à l’appui. Avez-vous déjà vu des portraits photographiques N&B grandeur nature sous des parapluies colorés ? C’est la marque du collectif Le Mouvement qui veut rapprocher des parisiens de cultures différentes.

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Hyper-vivant et ultra-documenté, ce tour nous fait entrer dans la légende urbaine.

Pour suivre un tour, rendez-vous ici – Des appareils photos polaroïds sont prêtés pour immortaliser les découvertes de ces traces éphémères.

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#STREETART / Fondation EDF

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Quand la Fondation EDF montre du Street Art, elle met en lumière les dernières versions de ce mouvement : le light painting, le Water light Grafitti d’Antonin Fourneau et l’application Picturae développée par Patrick Suchet. Prenez en main LED, pinceau ou spray laser pour les tester. L’expo est interactive. Elle est aussi didactique : une série de mots clés est placardée sur les murs de l’escalier de la Fondation pour s’initier. Un sticker n’est pas un collage, les graffeurs (et non graffiteurs) peuvent opérer en crew (mais jamais en team), parfois en mode vandal.

Le commissaire Jérome Catz, auteur d’un livre de référence sur le sujet (paru chez Flammarion), ne présente pas seulement des graffeurs stars, voire institutionnalisés. Même si, au passage, on en prend plein la vue avec l’anamorphose Pegasus de Truly Design, un mur entamé au burin par Vhils, ou bien la présence inerte de performeurs statufiés par Mark Jenkins… Cette exposition met en perspective tout le mouvement. Les origines depuis les Graffitis photographiés par Brassaï, les premiers tags des writers sur des métros new-yorkais, l’éveil de l’intérêt des galeristes… jusqu’au derniers développements sur la toile d’internet. En intégrant un QR code dans ses « postes de radio » ou « caméras de surveillance » Sweza créé un lien direct de la rue au digital. Quand Ubisoft s’adjoint la collaboration de C215 pour le jeu Far Cry 4, il pousse encore le Street Art vers le territoire numérique. Les deux géants du genre, JR et Shepard Fairey, utilisent les nouvelles technologies pour amplifier leurs messages.

Internet permet aussi de conserver et partager une multitude de traces éphémères vouées à l’érosion urbaine, particulièrement rapide. Voir les personnages enlisés de Isaac Cordal en sursis à Paris ou St-Pétersbourg, ou les miniatures de Slinkachu à peine perceptibles à l’oeil nu dans la ville. Une cartographie mondiale du Street Art a pu ainsi être dressée et un catalogue numérique est consultable en ligne.

Par écran interposé, on peut aussi visualiser toute l’ambiguïté de la relation marque / graffeur. Les publicités de LG et Chevrolet sollicitent ou récupèrent à bon compte l’image urbaine et fun de la street culture. Des personnalités comme Kidult se chargent de dénoncer cette pratique par une signature colorée appliquée à l’extincteur sur les vitrines parisiennes concernées. Colette déteste. Dior n’adore pas. Le WWF prend position contre la dégradation de l’environnement en prenant des flancs d’animaux comme supports de tags. Sauvagement efficace. Comme le Reverse Graffiti, une technique qui décape la saleté urbaine pour mieux imprimer un graff.

#STREETART  L’innovation au coeur du mouvement / Fondation EDF – Jusqu’au 1er Mars 2015

Au-delà du Street Art – L’Adresse / Musée de La Poste

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Au-delà du Street Art : un titre/constat pour l’exposition hébergée actuellement à L’Adresse du Musée de La Poste. Aujourd’hui, le Street Art s’expose au-delà de son espace urbain naturel. Il est rentré dans les galeries, chez les collectionneurs, voire dans les campagnes de communication. On a tous mémorisé l’affiche officielle bleue et rouge de Barack Obama en 2008, signée du graffeur Shepard Farey.

La scénographie retenue par L’Adresse est plus proche de l’esprit white cube que de l’énergie de la rue. Chaque artiste s’est vu attribuer un territoire bien délimité et ne déborde pas de ce cadre. Si le support initial, comme la palissade, est parfois montré, on peut voir nombre d’œuvres réalisées directement sur des toiles. Donc finalement très institutionnelles. Six commandes ont été réalisés spécialement in-situ. Onirique et pertinent, C215 s’est approprié une boîte aux lettres jaune de La Poste à sa façon féérique. Autre clin d’œil, Mesnager a apposé sa silhouette blanche dégingandée sur la toile de jute d’un sac postal.

Les précurseurs font leur apparition dans l’espace public dès les années 60. Ernest Pignon-Ernest privilégie alors la mémoire des lieux, avec le papier collé et la sérigraphie. Zloty tague ses traces éphémères lors du premier chantier des Halles. Dans l’expo, ils voisinent avec les désormais classiques Blek, Miss Tic et Invader, qui opèrent avec des sprays ou bien des carreaux de céramique. Vhils retranche plus qu’il ne superpose : affiches et murs dévoilent en creux ses portraits d’inconnus. Le parcours intègre des stars internationales comme Banksi, spécialiste des interventions à risque, véritables défis politiques. Voir ses exploits sur le mur israëlo-palestinien.

Un graffeur agit vite. Sa pratique furtive, à la limite de l’incivilité, implique un repérage et une préparation préalable. L’exposition s’attache au making off : pochoirs évidés, aérosol, papiers à coller, burin, ciment et carreaux colorés…  Les rituels sont décrits lors d’interviews filmées avec visage encagoulé anonyme de rigueur. Les derniers développement du mouvement Street emprunte des formes multiples comme les labyrinthes au sol de L’Atlas ou le papillon géant  en papier de Ludo, adepte de la culture jamming (le détournement culturel des marquages de signalisation routière ou panneaux publicitaires).

Bref, une visite guidée à travers un art qui est en train de gagner pignon sur rue et droit de cité. En sortant de là, il s’agit d’ouvrir l’œil pour capter le geste spontané à sa source.

Au-delà du Street Art – L’Adresse  / Musée de La Poste – Jusqu’au 30 mars